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Christo et Jeanne-Claude Collection Würth

Christo et Jeanne-Claude The Floating Piers Lac d'Iseo Italie 2016 Photo VB
Christo et Jeanne-Claude The Floating Piers Lac d'Iseo Italie 2016 ©VB

Musée Erstein : vaste rétrospective Christo et Jeanne-Claude grâce au fonds exceptionnel de la Collection Würth.

Jusqu’au 20 octobre 2021 au Musée Würth d’Erstein (Bas-Rhin) .

L’exposition fait écho à l’empaquetage spectaculaire par Christo de l’Arc de triomphe qui était prévu à l’automne 2020. Le décès de l’artiste en mai 2020 a entraîné le décalage du projet au 15 juillet 2021 avec démontage fixé au 31 octobre 2021 .L’exposition  se destine à mettre en lumière le talent de dessinateur extraordinaire mais peu connu de l’artiste américain d’origine bulgare décédé récemment (31 mai 2020). Dessins, croquis, esquisses, collages et maquettes ont préfiguré, défendu et illustré les projets majeurs de la carrière du couple de 1958 à 2019 : les portiques de Central Park, les chemins flottants sur le lac Iseo, l’empaquetage du Reichstag, du Pont-Neuf ou des îles de la baie de Biscayne, les parapluies jumelés d’Ibaki et de Los Angeles, le rideau tendu dans la vallée du Colorado… L’exposition reflétera le parcours créatif d’une vie.

Le musée Würth d’Erstein ne sera pas empaqueté contrairement à son cousin de Künzelsau (Bade-Wurtemberg), qui s’était prêté à l’expérience en 1995, l’année de l’empaquetage du Reichstag.

Le processus complexe d’élaboration des projets du couple

Christo et Jeanne-Claude ont créé, à quatre mains, un geste poétique fort, coloré, rythmé, immédiatement reconnaissable dans sa singularité, son mystère et sa beauté. Leurs empaquetages, recouvrements, tentures, parapluies et murs de bidons les ont gratifiés d’une visibilité et d’une notoriété publique mondiales. Les traces dessinées portant signature de Christo sont plus confidentielles et pourtant essentielles à la concrétisation de leurs installations.

Ces véritables œuvres d’art – des tableaux souvent de larges dimensions associant carte topographique, photo, plans et dessin du projet émaillés de notes, souvent même d’un échantillon de tissu – témoignent du processus de création, souvent mesuré à l’aune de décennies, d’un couple d’artistes sans égal. 

Le fonds exceptionnel de la Collection Würth

Ces travaux préparatoires, inscrits dans la tradition du dessin de drapé tout autant que dans la modernité, sont également, depuis longtemps, une ressource déterminante du couple pour l’autofinancement de ses installations.

Pour sa rétrospective, le Musée Würth d’Erstein puise dans le fonds exceptionnel de la Collection Würth, qui a acquis depuis la fin des années 1980 quelque 130 esquisses et maquettes, et témoigne du soutien résolument engagé de l’industriel et collectionneur Reinhlod Würth envers cet œuvre remarquable. La collection Würth est d’ailleurs prêteuse d’œuvres au Centre Pompidou pour son exposition dédiée à la période parisienne de l’artiste

Dans les plis de Christo

D’origine bulgare, naturalisé américain, Christo Vladimiroff Javacheff (1935-2020 NY) a depuis longtemps tissé des liens étroits avec Paris : installé dans la capitale française de 1958 à 1964, il y rencontre son épouse Jeanne-Claude Denat de Guillebon (1935-2009 NY), avec qui il donnera naissance à un œuvre singulier, et y habille son plus vieux pont, le Pont- Neuf , proposition artistique ayant abouti après 10 ans de tractations et autres négociations pratiquées avec une persévérance sans faille avec les interlocuteurs politiques de l’époque , Jacques Chirac notamment . 

Le couple développe sa démarche artistique – alors totalement neuve – dès les années 1950. Il devient rapidement familier de projets de longue haleine, concrétisés dans des empaquetages textiles éphémères de monuments historiques, côtes sauvages, chemins et plans d’eau, le tout avec une affection toute particulière pour la chose gigantesque mieux visible du ciel.

Christo et l’Arc de Triomphe :  » patience et longueur de temps font plus que force et que rage »…pour la dernière fois.

Comme au tout premier empaquetage, l’habillage par Christo de l’Arc de triomphe à Paris aura toutes les caractéristiques d’une œuvre unique et pourtant emblématique de l’artiste : temporaire, inédit, envisagé dès 1962 puis objet d’études supplémentaires dans les années 1970-1980, totalement autofinancé par la vente de travaux préparatoires de l’artiste, L’Arc de triomphe empaqueté (Projet pour Paris, Place de l’Étoile-Charles de Gaulle) sera visible durant seize jours à l’été 2021. Trente-six ans après l’empaquetage du Pont-Neuf, cette œuvre posthume nécessitera 25 000 mètres carrés de polypropylène recyclable et 7 000 mètres de corde rouge.

 Christo – il signe de son nom seul ses dessins, contrairement aux projets, dont il partage la paternité avec Jeanne-Claude –, que le grand public considère principalement à l’aune de ses empaquetages, et que les collections publiques valorisent peu. Pour cet artiste qui reconnaît que « les croquis d’un architecte sont parfois meilleurs que ses constructions », le dessin est primordial. Comment ne pas le rapprocher, avançant sur ce « chemin du réel » qu’est pour lui le dessin avec un constant souci du textile et de sa représentation, d’artistes ayant pratiqué l’art du drapé, notamment d’un Léonard de Vinci, lui aussi obsédé par cette quête du réel et de la vie, couvrant des carnets entiers de tombées d’étoffes ?

Dessins et maquettes : la mémoire d’œuvres éphémères  » Il était une fois « 

« Nous avons à cœur de dévoiler le travail qui a présidé aux projets dont on connaît en général la forme finale, explique Claire Hirner, commissaire de l’exposition. Ces dessins et maquettes sont une sorte de mémoire inaltérable d’installations qui elles ont disparu. Très tôt, Christo et Jeanne-Claude ont eu conscience de l’importance de ces traces. Ils ont documenté, filmé leurs préparatifs ou leurs négociations dès leurs débuts. Avec cette rétrospective, nous proposons au visiteur d’entrer dans leur atelier et de les découvrir bien davantage. »

Pénétrer le processus de création du couple artistique fusionnel 

 Les propos de Christo servent de guide à cette traversée rebroussant le temps, des projets les plus récents – et des dessins de plus grand format, allant jusqu’à plus de 2 mètres – jusqu’aux années 1950. « L’œuvre d’art, ce n’est pas l’objet mais le processus », citation sur laquelle s’ouvre le rez-de-chaussée, pourrait accompagner l’ensemble de la rétrospective.

Passés les projets jamais réalisés – le recouvrement de la rivière Arkansas (Over the River) et le Mastaba à Abu Dhabi –, les deux dernières décennies sont marquées par la réalisation d’un mur de treize mille barils de pétrole (The Wall, 1999) à Oberhausen en Allemagne, l’installation de portiques dans Central Park à New York (The Gates, 1979-2005) et les chemins flottants sur le lac Iseo en Italie (The Floating Piers, 2014-2016). Des œuvres qui doivent beaucoup à la couleur et à leur captation de la lumière, comme souvent chez Christo et Jeanne-Claude.

Si le goût de l’esthétisme pur est moteur des projets, Christo et Jeanne-Claude doivent, pour les réaliser, faire face à des contraintes durables , des  pourparlers sans fin auprès d’élus et citoyens qui les mobilisent l’un et l’autre, souvent durant des années – ce dont les esquisses et les maquettes gardent mémoire.

L’empaquetage de l’Arc de triomphe mettra soixante et un ans à éclore, celui du Reichstag – dont la maquette de 5,12 x 2,62 mètres occupera tout le fond du rez-de-chaussée du Musée Würth – vingt- quatre ans, The Gates vingt-six ans. Mais « il faut bien l’avouer, dit Christo, nous adorons la négociation ».

Aux côtés de l’habillage du Reichstag (1971-1995) – représenté par la maquette mais aussi par de nombreux dessins – est évoqué l’empaquetage intérieur du Museum Würth en Allemagne (1994-1995) et celui, extérieur, des arbres de la Fondation Beyeler (Suisse, 1997-1998).

Déambulation dans l’exposition :  comme l’oeuvre fusionne harmonieusement avec la nature

La première pièce de l’étage met en scène les dessins et photos d’un projet initié en 1984 , réalisé finalement en 1991, trois mille cents parapluies sont plantés et ouverts simultanément à Ibaki, au Japon (3100 parapluies bleus), et sur trente kilomètres au nord de Los Angeles, aux États-Unis (parapluies jaunes), créant une œuvre jumelle inscrite dans des espaces et des cultures différents.

Prémonition des Floating Piers italiennes, les Surrounded Islands habillent, dès les années 1980, les îles de Biscayne Bay, en Floride, d’un voile rose. Le Pont-Neuf reflète quant à lui, en 1985, son drapé jaune d’or dans la Seine.

L’eau est très souvent présente dans les projets de Christo et Jeanne-Claude – illustration de cette « expérience sensible » que le couple invite à vivre avec ses œuvres.

« L’esthétique est une expérience essentielle pour la pensée et la connaissance sensible », dit Christo.
En témoignent encore les dessins des chemins recouverts de Kansas City (Wrapped Walk Ways, 1977-1978), du ruban flottant sur les collines californiennes de Running Fence (1972-1976), du rideau orange tendu entre deux falaises du Valley Curtain Project for Rifle (1970-1972), de l’empaquetage de la Little Bay en Australie (1968-1969)…

Avant de clore son parcours à travers ce riche corpus, le Musée Würth d’Erstein évoque des projets pensés dans les années 1960-1970 – réalisés ou non – pour Barcelone, Milan, Rome, Time Square, la Kunsthalle de Berne, le Whitney Museum of American Art et la documenta IV de Cassel.

« On voit que le dessin, dès les débuts de l’artiste, précise Claire Hirner, a accompagné la pensée de Christo, conscientisé ses interrogations, ses réflexions sur la faisabilité de ses projets. » La boucle est bouclée avec les Wrapped Oil Barrels, que l’on pourra voir comme des préliminaires, en 1958, du Mur de 1999 abordé en début d’exposition.

« I have a dream… » L’incipit de Martin Luther King pourrait présider à chacun des projets imaginés et réalisés par Christo et Jeanne-Claude depuis soixante ans : marcher sur l’eau, traverser la campagne d’un ruban flottant au vent de 40 kilomètres, relier deux falaises distantes de plus de 380 mètres, construire un mastaba plus haut que la pyramide de Khéops… Monumentaux, utopiques, inclassables, leurs projets naissent, selon eux, d’un fantasme de plaisir purement esthétique.

« Il n’y a aucun message, confiait Christo à propos de son Mastaba installé sur le lac Serpentine à Londres en 2018. Il y a quelque chose à découvrir soi-même. C’est une invitation géante, comme un escalier tendu vers le ciel. »

La preuve que l’amour peut  déplacer des montagnes voire détourner le cours des rivières .

Christo et Jeanne- Claude ont créé, à quatre mains, un geste poétique fort, coloré, rythmé, immédiatement reconnaissable dans sa singularité, son mystère et sa beauté. La signature du couple a dépassé depuis longtemps le cercle des amateurs d’art : ses œuvres monumentales – empaquetages, recouvrements, tentures, parapluies… – lui ont offert une visibilité et une notoriété publique mondialement partagée. Leur complicité dans la création est immédiate dès leur rencontre, à Paris en 1958.

« L’œuvre n’est jamais durable.  C’est très important pour nous » avançait le couple en 2004. Et comme nous aimons certaines formules, nous aimons beaucoup « Il était une fois. C’est ce que sont nos œuvres d’art. » Elles ne sont jamais non plus un rapt de la nature : elles habillent sans dénaturer, révèlent sans dévoiler. Pour ce faire, Christo et Jeanne-Claude questionnent les matériaux autant que l’espace qu’ils investissent, avec des égards écologiques totalement intégrés aux projets. Défi aux lois physiques de la flottabilité ou de la résistance, à l’ordre de la nature, aux conditions climatiques…

Le couple fait preuve d’innovation jusque dans la fabrication de ses matériaux – le textile, son matériau de prédilection, mais aussi les câbles d’acier qui soutiennent les tentures ou structures. « La toile est une seconde peau, précisait Jeanne-Claude en octobre 2004, c’est sensuel. Et puis la toile que nous utilisons transmet très directement l’idée de “nomadicité” : les nomades arrivent dans une plaine, ils déplient leurs tentes, et soudain il y a toute une ville. Une semaine plus tard, ils plient tout, ils sont partis. »

Autofinancement : un cri de liberté

Artistes, architectes, ingénieurs, gestionnaires des équipes souvent conséquentes de leurs chantiers, Christo et Jeanne-Claude sont aussi les financeurs de leurs projets.
Car à projet grandiose, budget imposant. Le couple contourne cet aspect – qui pourrait s’ajouter aux nombreux freins administratifs auxquels les exposent l’audace, l’ambition et la singularité de leurs œuvres – en assumant sur ses fonds propres le financement de son travail. L’atelier de Christo – le même depuis cinquante ans, situé dans le Soho, à New York – est agencé en deux espaces, décrit Matthias Koddenberg, écrivain et ami du couple : « une table pour les dessins et collages de petit format et un mur pour les dessins de grand format ».

Une fois ses travaux préparatoires encadrés, Christo les propose à la vente à des collectionneurs. Selon un cercle vertueux, le produit de cette vente est directement réinvesti dans la création. Cet autofinancement permet au couple d’afficher son indépendance et de vivre dans une totale liberté la réalisation de ses installations.

« Nous nous interdisons la recherche de sponsoring, et nous n’acceptons pas de donation car tous nos projets sont un cri de liberté », avait écrit Jeanne-Claude.

Les processus de maturation restent néanmoins souvent très longs, animés de luttes administratives, politiques ou citoyennes pour lesquelles Jeanne-Claude en particulier a manifesté une persévérance et un talent hors du commun. Ce sont des années, parfois des décennies de démarches, de simulations, de préparatifs… pour des œuvres dont la durée de vie reste toujours très courte.

Mais qu’importe, le plaisir esthétique en vaut la peine.

« La raison pour laquelle nous souhaitons construire des œuvres temporaires, s’est expliquée Jeanne-Claude, c’est que nous pensons que ce sera magnifique. Et le seul moyen de le savoir, c’est de les construire. Une fois que l’œuvre est là […], c’est dix milliards de fois plus beau que tous nos rêves. Mais à ce moment-là, nous ne sommes plus des artistes. La créativité est terminée. » 

Reinhold Würth Jeanne-Claude et Christo Museum Würth Künzelsau 1994-951995 © Roland Bauer

Catalogue de l’exposition

Christo und Jeanne-Claude. Internationale Projekte Die Sammlung des Museum Würth

Christo et Jeanne-Claude. International projects The Würth Museum Collection

Avec un livret de traduction en français

Prix : 35 €

Musée Würth Erstein

Christo Maquette Reichtag Berlin 1971-1995 ©VB
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