Ecrits d’Art brut au Musée Tinguely

,

13 janvier 2022

Lucienne Peiry commissaire de l’exposition Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB
Giovanni Bosco Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Derniers jours pour vous prouver que l’art brut n’est pas – seulement – l’art des fous ! Exposition curatée par Lucienne Peiry 

L’exposition Ecrits d’Art Brut se termine en effet le 23 janvier et a rencontré un succès remarquable dont Roland Wetzel , directeur du musée Tinguely et Lucienne Peiry , commissaire de l’exposition , ne peuvent naturellement que se féliciter .

On s’interroge souvent sur la nécessité ou non d’entendre les artistes , en particulier ceux concernés par l’art contemporain , d’expliquer le pourquoi du comment en sont-ils arrivés là ? Une manière de penser à ne pas mourir idiot ou sortir d’une exposition le visage cramoisi de colère pour cause de vexation . Oui , nous autres humains sommes une espèce si orgueilleuse que nous pensons pouvoir tout comprendre tant notre intelligence déborde .

Que sont donc les artistes d’art brut ? Lucienne Peiry propose la voie suivante en guise d’épigraphe à son ouvrage  » Ecrits d’Art Brut , graphomanes extravagants  » : «  j’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges . » Ainsi , Arthur Rimbaud a-t-il semble-t-il parfaitement défini l’indéfinissable ! Les artistes d’art brut que l’on visite en compagnie de Lucienne Peiry n’entrent , pas plus que le poète voyageur Rimbaud , dans une case familière ; ils sont à la marge , ne cherchent pas la reconnaissance , ne savent pas qu’ils font partie d’une sphère artistique qui intéresse le monde et ça leur est bien égal , ils pratiquent l’art pur peut-être encore davantage que l’art brut.

La plupart des planches graphiques ou objets crées l’ayant été dans l’univers clos d’un hôpital psychiatrique , ils pourraient être simplement le reflet de la façon dont ces artistes-sans-le-savoir perçoivent leur enfermement mais il n’en est rien. Lucienne Peiry parle de puissance imaginative et hallucinatoire qui engendre cette faculté à sortir de soi et de préserver ainsi l’illusion d’une liberté fut-elle factice.

Par ici , il y a l’amour , la religion , la mort… tout comme dans le monde réel en somme , celui du dehors . Nous connaissons d’ailleurs tous ces artistes écriveurs , qualifiés au pire d’originaux , au mieux de génies , compris ou non : Ben , Basquiat, Twombly, Tapies …quoi mieux que les mots finalement ?

Quelle différence entre ce que produit le fou et ce que produit celui du dehors ? Je m’interroge sur la question du commencement : qui de l’oeuf ou de la poule est à l’origine de l’un ou l’autre ? L’oeuvre du fou est-elle le résultat d’une trop forte appétence pour la pensée existentielle , ou bien est-ce le contraire , seule une certaine forme de folie fait éclore l’oeuvre ?  Mais alors qu’on pourrait s’attendre à des représentations désespérément sombres révélatrices de ceux qui passent de la lumière à l’ombre dans un inéluctable glissement dont ils n’ont aucune conscience prémonitoire , l’oeuvre des fous qui ne le sont pas explose de couleurs , de mots , d’ inventions langagières salvatrices souvent proches du mantra par leur aspect itératif.

Une autre question me vient : celui qui est enfermé en milieu psychiatrique ne semble pas l’être pour guérir , mais plutôt pour désencombrer la scène de la bonne société , celle du dehors , bienséante , inodore , incolore , sans saveur et sans aucun talent , qui tourne en boucle sur elle-même en un tourbillon d’autosatisfecit excluant tout ce qui ne lui ressemble pas .

Bon , c’est quoi un fou ? 

Un extra-lucide peut-être ! Ou peut-être le voyant que voulait être Rimbaud à toute force. Nietzsche affirme  qu’« il se pourrait que la constitution foncière de l’existence implique qu’on ne puisse en avoir une pleine connaissance sans périr… ». C’est donc la lucidité qui rend fou. L’homme intelligent confronté à l’absurde du monde … » . D’ailleurs , la Bible ne nous enseigne-t-elle pas : Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !

On peut rappeler – par pure ironie- que comme notre bonne société n’a jamais su que faire de ses fous , elle a pondu en 1838 La loi sur les aliénés  – en vigueur jusqu’en 1990 presque dans sa totalité  ! –  ce que le journaliste Albert Londres nomma avec humour et justesse Loi du débarras.

Il ajoute : « La loi de 1838, en déclarant le psychiatre infaillible et tout-puissant, permet les internements arbitraires et en facilite les tentatives. […] Sous la loi de 1838, les deux tiers des internés ne sont pas de véritables aliénés. D’êtres inoffensifs, on fait des prisonniers à la peine illimitée. » 

Ici, je ne résiste pas à citer Michel Audiard  :« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière » 


Giovanni Battista Podesta Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Giovanni Battista Podesta Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Arthur Bispo de Rosario Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Giovanni Battista Podesta Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Visite de l’exposition Ecrits d’art Brut en compagnie de Lucienne Peiry , conteuse merveilleuse au service ce jour-là d’un groupe d’étudiants musiciens bâlois.

Focus sur quelques uns des 13 artistes exposés

Arthur Bispo Do Rosario veut être prêt pour se présenter à Dieu le moment voulu . Pour cela , il a conçu une tunique digne des plus belles cérémonies à faire pâlir d’envie les plus célèbres stylistes du monde . Sauf que Arthur Bispo Do Rosario ne travaille pas dans de luxueux ateliers parisiens . Non . Il a fait de sa cellule à l’hôpital psychiatrique en banlieue de Rio , son atelier de création , débordant chez ses voisins jusqu’à envahir le bâtiment entier. Il a été diagnostiqué schizophrène paranoïaque et , jusqu’à sa mort , a refusé tout traîtement médicamenteux et toute thérapie. Arthur est si profondément habité par Dieu  qu’il a réalisé plus 800 oeuvres à présenter au Créateur lorsqu’il comparaîtra devant lui , après sa mort . Arthur est prévoyant :  il a aussi pris soin de broder à l’intèrieur de son Manto da Apresentacao, les noms des femmes qui l’accompagneront : Celia, Luisa, Helena, Carlota… Nous en sommes à présent convaincus : Il est faux de penser que l’art brut est un art brusque  comme nous le fait remarquer Lucienne Peiry . La preuve , cet homme ancien marin , ancien boxeur , interné dans un asile psychiatrique a réalisé une oeuvre puissante toute en délicatesse en rassemblant laborieusement tout ce qu’il pouvait transformer comme ces couvertures usagées pour en faire des parures cérémonielles ou des étendards brodés recto verso d’une grande finesse . 

L’histoire tragique de Heinrich Anton Müller installé dans la région de Vevey . Cet homme , qu’a très bien connu Tinguely , fort interessé par ses machines cinétiques , fut un vigneron  astucieux qui inventa une machine à tailler les plants de vigne dont il déposa un brevet qui lui fut dérobé et exploité par d’autres . Ce fut le déclencheur de ce qui a été considéré comme sa folie , un fatalisme désespéré qui l’a amené à être interné à l’Hôpital dès l’âge de 37 ans ,après avoir abandonné toute sa famille , ses 6 enfants et sa femme. Comme tant d’autres , il ne ressortit jamais de cette prison .Heinrich Anton Müller veut écrire , dessiner , mais avec quoi ? Il trouve de vieux sacs de ciment qui font office de support et travaille au crayon noir ; nous sommes en 1917 ; Lucienne Peiry relève qu’on ne peut s’empêcher de penser à la possible influence de Müller sur les artistes du dehors en vogue à l’époque , Picasso , Braque …  Faut-il ajouter que ces mêmes artistes de renommée planétaire ont été à une funeste pèriode associés aux malades mentaux et exposés comme tels ( 1937, les nazis organisent à Munich une grande exposition d’« art dégénéré »), la folie ne serait qu’une question de point de vue .  L’infortuné inventeur s’éteindra après vingt quatre années d’enfermement sans qu’aucun diagnostic psychiatrique n’ait pu être établi  .

Adolf Wölfli est un des créateurs d’art brut les mieux connus . Il est tôt déclaré schizophrène et interné à vie dès 1895 , ce qui ne l’empêche ni d’écrire – jouer avec les lettres plutôt-, ni de dessiner ni encore de composer une musique injouable . Son travail  emplit totalement l’espace qu’il s’est choisi , grâce au matèriel que lui fournit l’établissement , crayons et papiers . Il bénéficie même d’une certaine reconnaissance publique lorsque le Dr Walter Morgenthaler lui consacre une très riche monographie en 1921 sous le titre Geisteskranker als Künstler ( un malade mental artiste ) . C’est assez rare pour être relevé , il s’agit du premier ouvrage portant sur un patient désigné par son prénom et son patronyme.

Nous nous arrêtons devant les écritures du Fribourgeois Pascal Vonlanthen, concierge de son état , s’étonne encore certainement d’avoir été convié par le musée Tinguely et de voir ses créations graphiques exposées , lui qui ne fait que reproduire les signes , les lettres , les formes intuitivement car il n’a jamais appris à lire . 

Nous voici dans le quartier italien ; on y retrouve les créations de Giovanni Battista Podesta dont Tinguely avait acquis l’oeuvre présentée, chatoyante , joyeuse …en apparence car si l’on y regarde de plus près , ses fétiches multicolores sont envahis de centaines de petits objets parasites comme des insectes qui pourraient figurer notre devenir après la mort quel que soit le soin que nous apporterons à notre corps . Podesta n’entame sa carrière d’artiste qu’au moment de sa retraîte . Il a traversé les deux grandes guerres , s’est marié , a eu des enfants avant la seconde. Sans être conventionnelle , sa façon de créér est assez familière , le personnage lui-même l’est un peu moins , son apparence s’approche de celle d’un gourou , il cherche d’ailleurs à délivrer un message d’alerte à l’attention des passants à propos de la perte des valeurs morales et de l’envahissement matèrialiste dans nos sociétés , discours on ne peut plus contemporain . Il est aussi , comme ses coreligionnaires qualifiés d’artistes bruts , un  recycleur méticuleux pratiquant la récupération du déchet , toutefois sans aucune motivation écologique . Je n’interroge sur la raison pour laquelle les adeptes du Ready Made , chantres du détournement d’objets usuels en objets d’art , n’ont reçu à aucun moment le titre d’artistes bruts . La réponse est certainement que ceux-ci sont entrés dans le cercle vertueux d’un Marché de l’Art dans lequel tout se vend tout s’achète ou autrement dit l’offre créé la demande par une effet de foule incontrôlée. 

Tout cela est très prosaïque , et si l’on songe à la phrase du philosophe grec Anaxagore: « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau », la poesie s’éloigne encore . Cela dit , si je récupère un vieux carton et autres bouts de ficelle , rien n’affirme que je saurai en faire une oeuvre ; le créateur d’art brut a cette large supèriorité sur nous autres, une sorte de grâce céleste peut-être à laquelle il rend parfois hommage en la mettant en scène quelque part en son âme.

Je dois dire qu’Armand Schulthess a largement retenu mon attention . On voit dans l’exposition reproduite une partie de son jardin encyclopédique en plein air . A l’instar de Podesta ou Vonlanthen , le Suisse neuchâtellois a vécu libre . Il a travaillé toute sa vie , s’est marié deux fois , puis , après avoir décidé de  » commencer une vie nouvelle  » , s’est retiré au Tessin pour y vivre l’existence d’un quasi-ermite jusqu’à sa disparition . On retrouve dans ce jardin de nombreux plateaux accrochés emplis d’écritures à la manière d’ex-voto sans essence religieuse sur lesquels on peut  lire des fiches descriptives concernant l’héliotrope, le gingembre, le piment … qui tiennent davantage de la biologie moléculaire des plantes que de la simple observation botanique. Schulthess a suspendu en son jardin – plus de deux hectares- plus d’un millier de plaques de métal dont les inscriptions sont rédigées en allemand , français , italien, anglais , néerlandais . Les textes abordent de nombreux domaines comme la chimie , la geologie, la litterature , l’astronomie, la philosophie , le cinéma… Schulthess avait en tête d’arrêter le promeneur pour lui transmettre son savoir tout en ne lui donnant pas les clés . Il me souvient d’avoir traversé au cours de nos chemins vers Compostelle , de tels jardins du savoir avec grand plaisir , j’en retiens l’une des phrases écrites à la craie sur des ardoises improvisées :  » Le plaisir se ramasse , la joie se cueille et le bonheur se cultive «  Bouddha 

Des écrits et de l’écriture , il est grandement question ici . Parfois , on s’étonne de voir la régularité parfaite des textes écrits chez certains comme Samuel Daiber , victime d’accès de démence de plus en plus réguliers et qui termina ses jours chez les fous vers Neuchâtel . Pendant 35 ans Daiber se livre donc à corps et âme à la pratique épistolaire par laquelle il réalise une soigneuse introspection cependant sans destinataire , ce qui ne l’empêche pas de jouer au plus fin avec mots qu’il assemble à son gré selon sa propre logique  , en créant par exemple le malicieux Personnagité .

Mille mercis à Lucienne Peiry ,  qui dirigea jusqu’à 2011 la Collection d’Art Brut de Lausanne, commissaire de l’exposition Ecrits d’Art Brut  au musée Tinguely , pour nous avoir éclairés sur l’âme et le coeur de ces artistes d’art brut ,  souvent patients psychiatriques mais pas toujours , dont les vies relèvent pour la plupart de tragédies , d’abandons. Ils oeuvrent en secret , en silence et isolés du reste du monde . Ils sont des  inventeurs infatigables de langages de formules ingénieuses , de jeux sémantiques ou de labyrinthes graphiques de mots, de phrases et de signes. Ils ne sont pas toujours fous , parfois , ils divaguent ou déraillent sortant simplement des diktats sociétaux. Ils n’ont que faire d’être connus ni même reconnus .

 

Armand Schulthess Ecrits d’Art Brut Musée Tinguely ©VB

Docteure en histoire de l’art, auteure de plusieurs ouvrages, Lucienne Peiry est une spécialiste d’Art Brut, internationalement reconnue. Pendant 10 ans , elle a dirigé la Collection d’Art Brut à Lausanne, en Suisse, et a mené des recherches d’oeuvres et de créateurs nouveaux dans de nombreux pays en Europe et en Asie.

Devenue commissaire d’expositions indépendante, elle a organisé notamment  » Inextricabilia , Enchevêtrements magiques »( la Maison Rouge, Paris 2017 ) . Essayiste , conférencière, elle est en outre chagée de cours à l’école polytechnique fédérale de Lausanne.

Site de l’auteure : www.notesartbrut.ch

Musée Tinguely Ecrits d’Art Brut Lucienne Peiry

Un catalogue richement illustré autour de 30 créateurs d’Art Brut est édité au Seuil sous le titre Ecrits d’Art Brut graphomanes extravagants par Lucienne Peiry au prix de 31 €

Visite guidée 23 janvier 2022, 11h30-12h30
Écrits d’Art Brut – Langages & pensées sauvages
Tarif : billet d’entrée, sans inscription, en allemand

Visite guidée 15 janvier 2022, 12h30-13h15 Curator’s Tour
 avec Lucienne Peiry dans le cadre de l’exposition Écrits d’Art Brut – Langages & pensées sauvages.

Tarif : billet d’entrée, sans inscription, en anglais

Partager cet article :