Mathilda May Theatre le Grrranit Belfort mars 2021 ©VB

Mathilda May et Mr X au Grrranit Belfort

Théâtre Grrranit Belfort Scène Nationale

Conversation  avec Mathilda May , artiste résidente du théâtre le Grrranit scène nationale Belfort 

Chère Mathilda May , je ne vous ferai pas l’injure de vous qualifier de personne solaire et autre insipitude inepte ( bon , d’accord , absolument subjectif  comme remarque ) , d’autres mots me viennent spontanément comme sincérité , passion, sensibilité , autant de qualificatifs qui donnent le ton à notre conversation ce jour au théâtre le Grrranit de Belfort.

VB : bonjour Mathilda . Vous avez une formation de danseuse classique mais le public vous connaît depuis plus de 3 décennies comme actrice( débuts 1984 Nemo  , vous avez écrit deux livres , Personne ne le saura en 2007 et V.O Les vérités d’une artiste pas comme les autres  en 2018 ( Plon) . A présent , vous êtes reconnue en qualité d’auteure metteuse en scène au théâtre . Aujourd’hui , jouer écrire danser chanter : où va votre préférence ? 

MM : je dirais plutôt que c’est cette pluralité des disciplines qui a forgé ma singularité . La danse classique , le jeu d’acteur , un goût certain pour un humour plutôt anglo-saxon , un peu absurde mais surtout régressif à la façon des Monthy Python, un peu enfantin. Je me suis demandé ce que je pouvais construire avec tout ça , certainement pas une énième comédie musicale . J’ai donc cherché une expression , une langue qui reunisse toutes ces disciplines pour en faire une chose hybride, un mélange de spectacle visuel et sonore comme dans Le Banquet ou Monsieur X .

VB : tout au long de votre carrière , le public vous a peu rencontrée dans le registre comique alors que vos pièces sont clairement montées sur le mode burlesque . Votre fibre comique serait-elle restée en sourdine toutes ces années , au moins jusqu’à votre prestation hilarante dans Et plus si affinités en 2009 ?

MM: en fait , comme j’ai longtemps été très inhibée , ça ne s’est pas vraiment vu . J’ai eu la chance d’être une ancienne timide .Cela m’a donné l’occasion d’observer de façon pointue les comportements de nos contemporains et je dois dire que cette observation est une source infinie de découverte de richesse en matière de drôlerie , de pathétique. C’est aussi cette curiosité qui me porte à révéler ce que cachent les acteurs , parfois en débusquant des possibilités qu’ils ne soupçonnaient pas . 

Je n’ai peut-être pas trop bénéficié de ce désir de la part de ceux qui m’ont choisie au cours de ma carrière d’actrice. Je porte probablement un regard sur les comédiens que j’aurais aimé qu’on me porte. Pourtant , quelle joie d’amener quelqu’un vers une réussite dont il n’avait pas la moindre idée !

VB : vous avez inventé un nouveau concept : le théâtre sans paroles mais à borborygmes . Auriez-vous réussi à imposer l’idée que la parole n’est pas indispensable à la compréhension? 

MM: tout est langage, le corps peut suffire ! C’est la parole qui peut devenir parasitante , d’ailleurs nous subissons dans notre vie contemporaine beaucoup trop de paroles creuses. En fait , tout est visible en dehors des mots , en dehors de ce qui est dit . Ce que je cherche à faire, c’est connecter le public le plus directement avec les acteurs en les débarrassant de la parole; je trouve très interessant de prendre la mesure de la valeur d’un geste en éliminant aussi l’impact souvent intellectuel du texte . Suivre une histoire sans texte oblige le spectateur à davantage de concentration. 

Il faut solliciter l’intelligence émotionnelle, je veux raconter ce que peut être la puissance du geste, d’un corps. En France , les comédiens sont peu exploités pour cela contrairement aux pays anglo-saxons qui ont produit Mister Bean  par exemple.

VB : comment expliquez-vous votre mésestime durable pendant toute une partie de votre carrière ? 

MM: Je pense que lorsqu’on est une jeune fille au physique attrayant , ça renvoie certains signaux à ceux qui tiennent les rênes -de ma génération en tout cas- , on suscite un type d’attention qui est limité qui fait un peu écran. Je suis arrivée d’un monde fermé , celui de la danse classique . Tout ce qu’on attendait de moi au cinéma m’est apparu tellement simple et peu exigeant en comparaison . Mais , probablement , mon déficit de confiance a -t-il joué dans le sens du regard qui était porté sur moi.  » Longtemps, quand j’étais retenue lors des castings  ,je pensais toujours que la supercherie allait être découverte et que ce serait mon dernier rôle . »

VB : toujours à propos de votre passé de danseuse , vous dites que le dépassement de soi est une clé de la joie . C’est rare , on entend plutôt parler de souffrance lorsqu’on essaie de comprendre cet univers.

MM: aller au-delà de ses limites procure un vrai contentement de soi; je n’ai pas retrouvé cela dans le métier d’actrice . Par contre,  mettre en scène Le Banquet avec 10 comédiens pour 16 rôles impliqués dans une chorégraphie dont chaque geste , chaque pas est calculé au millimètre , alors oui , ce réglage minutieux est vraiment exigeant.  Tout le monde est boosté par un but plus haut que soi et les gens aiment qu’on les stimule , sans tyrannie , cela peut être fait avec bienveillance . Moi-même , quand j’écris une pièce , le résultat , le spectacle est plus haut que moi , il me dépasse et là , je suis en accord avec mon exigence de départ. 

VB : votre vieux Monsieur X – Pierre Richard – est aux antipodes de la représentation que l’on nous donne parfois  au cinéma du vieil atrabilaire ( voir le Michel Serrault d’Albert est méchant , l’Etudiante et Monsieur Henri ) ; de même , sur la toile , les objets qui prennent vie relèvent souvent du cauchemar , il n’en est rien chez Mr X . Comment en êtes-vous arrivée à cette version bienveillante du vieux solitaire ? 

MM : c’est Pierre Richard qui est venu vers moi après avoir vu Open Space , totalement enthousiaste . Pierre a considéré que nos deux univers étaient communs . Il faut dire qu’il n’est pas un vieux monsieur car il a gardé son âme d’enfant et il s’amuse comme un enfant, je vois beaucoup d’ados bien plus vieux que lui. J’ai créé un monde qui lui convienne , une pièce qui lui soit spécialement dédiée . Pour Monsieur X – un monsieur tout le monde au quotidien  à priori banal- , les objets qui s’animent ne sont pas hostiles et on ne sait pas trop s’il les voit vraiment ou s’il les rend vivants parce qu’il les regarde. Et c’est parce que Pierre est un monde , une poésie à lui tout seul , que Monsieur X existe sur scène.                                 

VB : avec votre pièce Mr X , vous dites avoir orchestré une réconciliation. Comment ça ? 

MM: oui , mais ça a été totalement inconscient . Il s’agissait au départ d’inventer un monde qui colle à celui de Pierre et lorsque je lui ai fait la proposition de Monsieur X , il a immédiatement adhéré et m’a fait cette réponse en forme d’énigme :  » Mx ? Mais oui , ça m’interesse , surtout quand on connaît mon rapport aux objets ! Ah bon , pourquoi ?  » Ils me détestent ! Je suis tombée des nues en constatant cette synchronicité parfaite entre la réalité et la pièce . Pierre a un vrai problème dans la vie : il perd tout , ses lunettes , ses clés , il a toujours un gant ou une chaussette de chaque couleur . Bref sa cohabitation avec les objets est un cauchemar . Pour Monsieur X , les objets s’animent certes mais avec bienveillance , ce qui fait dire à Pierre :  » finalement , la bouilloire , c’est un peu mon amie  » Mais oui , Pierre !

VB : Pierre Richard est donc vraiment Le Distrait , le Grand Blond , Alfred …?

MM : oui , tout à fait .Il était aussi parfait pour interpréter un personnage central reconnaissable à sa silhouette , un peu comme Charlie Chaplin , Jacques Tati ou Buster Keaton , des références absolues pour moi . Monsieur X vit dans son petit appartement modeste et simple , c’est Pierre Richard l’artiste qui a le pouvoir de transcender ce monde en glissant délicatement vers un au-delà onirique surrealiste.

VB : comment avez-vous choisi Ibrahim Maalouf pour la bande-son de la pièce ?

MM: j’aime beaucoup la musique d’Ibrahim Maalouf ; il a une capacité creative extraordinaire et a donc inventé la bande originale de Monsieur X sur mes indications. 

VB : quand le public du Théâtre le Grrranit verra-t-il  Monsieur X ?

MM: nous réflechissons avec Eleonora Rossi , directrice du Grrranit , à une solution de diffusion numérique en attendant que la situation revienne à la normale .

VB : Mathilda , vous êtes directrice de la Compagnie « M  et désormais membre associée du Grrranit de Belfort ; êtes-vous en phase d’écriture pour une prochaine pièce ?

MM : oui , j’ai deux projets en cours dont un déja écrit que nous devrions pouvoir présenter en Novembre au Grrranit.

VB : Merci et à très bientôt au théâtre!

Théâtre le Grrranit Belfort scène nationale

Mathilda May a obtenu pour le Banquet en 2019 le Molière du Metteur en Scène de spectacle pour le théâtre public , joyasserie chorale jouée par 10 comédiens dont Ariane Mourier , la mariée , laureate du Molière de la révélation féminine. Avis : pour l’heure , Molière n’a toujours pas rejoint son comparse César ( Espoir féminin Le Cri du Hibou 1988 ) sur l’étagère dédiée chez Mathilda .

 » Je préfère donner à voir que d’être vue . On parle davantage de ce que je fais, je montre vraiment qui je suis  » Mathilda May à propos de son choix entre la mise en scène au théâtre et l’exercice d’actrice. 

J’aime la musique , mes gouts sont très éclectiques hors ma passion pour Prince . Ces temps-ci , je suis addict de Hiatus Kaiyote , un groupe australien neo soul. ( Génial , je vous conseille vivement nda)

 

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